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Villiers l'Arménien

Reportage. Le retour de l'ancien candidat à la présidentielle…

à 3 500 kilomètres de la France.

Le président du conseil général de Vendée lançait, la semaine dernière, un "partenariat du cœur" avec l'Arménie.  Ses confidences à "Valeurs actuelles".
 

 

Il est 11 h 15, ce 17 novembre. Un vent glacé balaie le site de Tsitsernakabert, abritant le Mémorial du génocide arménien. Armé d’une pelle, Philippe de Villiers, tout de noir vêtu, achève de planter un petit sapin, symbole, comme le veut la tradition, de l’hommage rendu aux 1,5 millions de morts du génocide.


Quelques instants plus tôt, le président du conseil général de Vendée, les yeux embués, signait le livre d’or du musée. L’occasion, comme il le fera tout au long de sa visite, de souligner la communauté de destin et de malheur de ces deux peuples victimes, l’un en 1793, l’autre en 1915, d’un même « plan d’extermination de masse exécuté en raison de leur foi » – et jamais reconnue par leurs auteurs. Le président du conseil général de Vendée lançait, la semaine dernière, un “partenariat du cœur” avec l’Arménie.  Ses confidences  à “Valeurs actuelles”.

« Frères en adversité », « souffrance partagée », « mémoire commune de l’épreuve », comme il l’écrit encore : jamais sans doute, comme ici, à plus de 3 500 kilomètres de la Roche-sur-Yon, les deux cœurs entremêlés surmontés d’une croix, symbole de la Vendée, n’avaient semblé plus appropriés. Mais venant après une longue série de déconvenues électorales et personnelles, ce voyage de trois jours dans ce petit pays martyr ayant survécu par l’affirmation de ses traditions et de son identité à tous les drames et à toutes les occupations tombe aussi à pic pour Villiers. Car au-delà de l’impressionnante coopération décentralisée que son département vient de lancer avec l’Arménie, c’est une part de lui-même, et une bouffée d’espérance, qu’aura trouvé cet homme blessé, traversé par le doute, au contact de cette ex-république soviétique au destin si tourmenté – et aujourd’hui renaissante.

À l’origine de cette “rencontre”, un livre Arménie, Avant-poste chrétien dans le Caucase (Glénat), écrit en 2006 par la géographe et professeur d’université Françoise Ardillier-Carras – présente dans la délégation vendéenne. Sitôt le livre dévoré, Villiers réunit ses équipes – directions culturelle, économique, chargée des relations internationales… : « L’Arménie est la Vendée de l’Orient et la Vendée l’Arménie de l’Europe, leur dit-il. Il faut que nous travaillions ensemble. » L’idée d’une coopération décentralisée voit le jour. Épouse du président de l’association des Arméniens de France, Françoise Govciyan crée la structure Vendée Arménie. Ancien président du groupe d’amitié France-Arménie au Sénat, Jacques Oudin est mis, lui aussi, à contribution. Idem avec les deux présidents des chambres départementales du commerce et des métiers, le directeur du Centre vendéen de recherche historique, celui de l’Institut catholique d’études supérieures et plusieurs chefs d’entreprises.

« Pour beaucoup, la coopération internationale consiste à s’acheter une bonne conscience, explique Villiers. La première étape c’est : “Combien voulez-vous ?” La seconde : “Maintenant, débrouillez-vous…” On arrose, mais rien ne pousse. Nous avons voulu exactement l’inverse : des liens solides et durables, du concret, des opérations ciblées. » Et multiples : stages pour professeurs et élèves dans les écoles et entreprises vendéennes, formation à l’agriculture de pointe, partenariat économique, bibliobus sillonnant Erevan, la capitale arménienne, échanges culturels (expositions, spectacles), réfection et mise en valeur, par les spécialistes du Puy du Fou, d’églises et de monuments, promotion touristique du pays… « La Vendée, qui n’accueille pas de diaspora arménienne, et qui n’agit donc pas en fonction d’intérêts électoraux, nous permet de doubler notre action de coopération, tout en participant à notre rayonnement », précise Serge Smessow, ambassadeur de France en Arménie, qui a accompagné Villiers durant la quasi-totalité de son périple, notamment lors de ses entretiens avec le président de la République et les ministres de la Culture et des Affaires étrangères. Avant de le convier, avec toute sa délégation, pour un grand dîner à l’ambassade – l’ancienne Maison des acteurs à l’époque soviétique ! – à la veille de son retour en Vendée.

C’est seul, en revanche, uniquement suivi de ses proches, que Villiers s’est rendu au très symbolique monastère de Khor-Virap, dominé, au loin, par le mont Ararat, au sommet duquel Noë arrima son arche. Revendiqué par l’Arménie, le mont est situé en territoire turc, dont on aperçoit la frontière, hérissée de barbelés, à moins de un kilomètre. Signe de la tension ayant si souvent régné ici, les murs criblés de balles et les noms, gravés à la main, de survivants du génocide. Farouche opposant à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, Villiers restera un long moment à méditer devant cette immensité hostile, au sujet de laquelle il répétera, le soir devant la communauté française d’Erevan, puis le lendemain au cours d’une conférence de presse, qu’« elle ne fait et ne fera jamais partie de l’Europe, ni géographiquement, ni culturellement, même si elle reconnaissait le génocide arménien ».

“Rencontre” plus inattendue – et elle aussi lourde de sens : celle qu’il fit, ensuite, au fond d’une… fosse, creusée six mètres sous la basilique. C’est ici que Grégoire l’Illuminateur, premier chrétien d’Arménie, fut enfermé, entouré de reptiles. Refusant de renier sa foi, il survécut treize ans durant jusqu’à ce que son bourreau, le roi Tridate, gravement malade, ne fasse appel à lui pour guérir… et se convertisse. « Comment la France, qui a perdu la foi en elle-même peut-elle espérer remonter la pente ?, commente Villiers. La religion fait partie de notre socle identitaire. C’est elle qui a permis à l’Arménie de conserver son identité. Alors, oui, je suis triste, car la nier, comme on le fait chez nous, revient à construire une société sous vide, déculturée, sans âme et sans repère. Une France qui s’en va… »

Étonnamment sincère – et politiquement incorrect ! – dans ses propos, Villiers le sera tellement que lors de sa conférence de presse, l’interprète de l’ambassade, pourtant habituée des délégations françaises, s’arrêtera un instant : « Excusez-moi, monsieur le président, mais je suis bouleversée… » Installée au dernier rang de la salle de classe visitée par l’ancien ministre à l’Université française d’Arménie, Anouch, si sûre d’elle en apparence, confie son « trouble ». C’est le cas, enfin et surtout, du propre représentant du catholicos arménien, Mgr Paren Avedikian, plus haute autorité religieuse du pays : « Je suis tellement touché, déclare le vieil homme à la barbe blanche, que j’ai quelque chose dans la gorge qui m’empêche de parler. » Puis d’ajouter, après un long silence : « Un poème ancien dit : “Qui épouse la douleur de l’autre, guérit l’autre de sa douleur.” Merci de nous avoir en partie guéris. »

[...]

Plus tard, Philippe de Villiers confie... « Sarkozy (...) ne s’intéresse pas à l’Histoire, il ne ressent pas la France. Mais c’est un maître en communication, les nouveaux rois de l’époque. Pendant deux ans, il va nous jouer le “président solidaire” pour s’attirer les bonnes grâces de la gauche, puis, un an avant la présidentielle, il va remettre un coup de barre à droite. Et emporter la mise. Sauf si les événements s’en mêlent. » Lui d’ordinaire si optimiste, au moins en apparence, l’a compris : il n’est plus, aujourd’hui, maître de son destin. À moins que les élections européennes, qui le virent, en 1994, devancer Sarkozy à la surprise générale…

Son œil, alors, se remet à pétiller. Le scénario du rebond s’enclenche. Des listes parrainées par l’Irlandais Declan Ganley – dont celles de Villiers en France – dans toute l’Europe, un Front national en capilotade, le ralliement in extremis de Dupont-Aignan et au bout, tout au bout, le sursaut espéré… Après avoir chanté à plein poumons le chant des Vendéens blancs, il lève son verre à l’Arménie. « Elle a résisté à tout ! », lance-t-il. Pensant très fort à lui-même.

 

Article paru dans Valeurs actuelles, le 27 novembre 2008.



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