Cette commémoration unique, au rebours de ce que souhaitent certainement ses promoteurs, pourrait bien accélérer les phénomènes de perte des repères et d'amnésie collective que nous voyons déjà à l'œuvre.
L'identification du 11 Novembre avec la fraternité des tranchées nous renvoie à ce moment capital de notre histoire, où le sens d'une communauté d'épreuves refonde en quelque sorte la nation.
Le contenu spécifique de ce jalon unique de la mémoire nationale ne doit-il pas être précieusement préservé, plutôt que dissous et désincarné ? Comment affronter ensemble les épreuves qui viennent si la mémoire précise des épreuves passées qui ont forgé la conscience nationale n'est plus transmise à travers les commémorations publiques et les programmes scolaires d'histoire ?
Pour que ces commémorations nous orientent vers l'avenir autant que vers le passé, il ne faut pas les laisser s'étioler.
Il faut y associer activement élèves, enseignants, parents, « jeunes » anciens combattants de nos opérations extérieures.
Beaucoup d'élus prennent des initiatives heureuses en ce sens. Ainsi, lorsque les enfants d'une commune placent une fleur sur chaque tombe à l'appel des morts de 1914-1918, ils s'insèrent dans une continuité et partagent une fierté.
Lorsque les membres d'un conseil municipal d'enfants se recueillent en entendant résonner, au milieu des drapeaux,la sonnerie aux morts, dans un matin brumeux de novembre, soudain ils échappent au harcèlement du présent et découvrent le sens de l'histoire.
Cependant, pour qu'elle soit pleinement féconde, cette participation des jeunes aux commémorations patriotiques doit pouvoir s'appuyer sur un enseignement de l'histoire qui nourrisse le sens de l'appartenance à un patrimoine commun de références et de valeurs. Or les réformes successives des programmes d'histoire depuis 2009 ont fait apparaître un amenuisement et un appauvrissement de l'enseignement. Des pans entiers de notre histoire nationale ne sont plus enseignés, alors que l'étude de civilisations extra-européennes devient obligatoire.
Même dérive en géographie : l'étude de l'espace national se restreint au profit du niveau européen et des territoires infranationaux. Je souhaite qu'une commission d'enquête parlementaire soit spécifiquement dédiée à cette question.
Veiller à l'adéquation entre le contenu des programmes scolaires et l'idée que la communauté nationale souhaite se faire d'elle-même et transmettre à ses enfants est un enjeu de société essentiel, qui ne peut plus rester confiné à des jeux d'experts.
La transmission de l'histoire, complète, fortifie la cohésion nationale ; atomisée, elle contribue à la défaire. L'enseignement de l'histoire nationale reste aujourd'hui le meilleur antidote aux dérives communautaristes et individualistes qui menacent cette cohésion. À condition de l'insérer dans une trame chronologique longue ; de rendre compte autant des lumières que des ombres ; de s'appuyer sur les vecteurs novateurs qu'offre la technologie ; de préférer former des citoyens ancrés plutôt que des nomades connectés.















